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| Deneuve, le premier rétro |
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La comédienne publie ses
carnets de tournage. Ils ont été écrits sur le vif,
dans la solitude de voyages à l'étranger. Mots frivoles,
graves ou acides qui tracent en filigrane un autoportrait de l'actrice.
Morceaux choisis, et entretien.
Puisqu'elle nous jure qu'elle n'écrira
jamais ses Mémoires, les quelques carnets de tournage qui paraissent
aujourd'hui sous le titre d' "A l'ombre de moi-même" devraient
rester l'unique témoignage écrit signé Catherine
Deneuve. Aucun tome 2 n'est prévu : ces six carnets sont les seuls
qu'elle ait rédigés. Hélas, il manque Demy, Truffaut,
Téchiné, pierres angulaires de sa monumentale filmographie.
Mais il y a, en filigrane et en pièces très détachées,
de 1968 à 2000, l'autoportrait passionnant d'une solitaire après
le travail : raisonnablement triste, incorrigiblement ironique, insatisfaite
d'elle-même et des autres, toujours. A la veille de son départ
vers Tanger, pour un cinquième Téchiné intitulé
"Le temps qui passe", rendez-vous avec l'irremplaçable
du cinéma français dans le palace de la rive gauche où
elle partage ses expressos depuis plus de trente ans...
Pourquoi publier ces carnets
de tournage ?
C'est le désir de l'éditeur Jean-Marc Roberts, à
qui j'avais fait part de l'existence de ces carnets. Je les ai exhumés
à sa demande. J'ai toutefois supprimé quelques noms, certaines
choses qui me paraissaient trop acides, écrites pour me défouler
sur le moment, mais gratuites ou vaines a posteriori. Ces carnets étaient
pour moi des compagnons de tournage, quand j'étais à l'étranger
[sauf sur "Le vent de la nuit", NDLR]. Si j'avais pensé
qu'ils pourraient être publiés, je ne les aurais pas écrits.
Je n'ai jamais tenu de journal intime. J'ai eu, assez tôt, une vie
personnelle intense et en partie secrète, et je n'aurais pas voulu
prendre le risque de me confier à un journal, d'être lue,
découverte par quelqu'un. Quand je dis quelqu'un, je pense notamment
à mes parents...
On vous savait très critique,
on découvre que vous l'êtes plus encore, même avec
Buñuel, par exemple.
Cela tient à la nature de ces carnets : ce ne sont pas des Mémoires,
c'est ma mémoire de ces tournages-là. Des bribes, des humeurs
momentanées. J'écrivais le soir à l'hôtel,
pour garder des souvenirs mais aussi pour m'épancher à propos
de toutes les difficultés de la journée...
En particulier les difficultés
liées aux costumes, qui reviennent dans presque tous les textes
!
Ces carnets me servaient presque de mémos, par moments. Je parlais
donc des costumes comme de choses que je pouvais encore changer ou améliorer.
Or jamais je ne les trouvais assez bien pour le personnage, pour le film.
Ce n'est pas que de la coquetterie : quand un costume est réussi,
c'est vraiment une aide, vous accédez plus vite au personnage.
C'est comme avoir les bons outils avant de se mettre à un dessin.
Quand vous avez relu ces textes
après de longues années, avez-vous eu l'Impression de découvrir
quelqu'un d'autre ?
Celui du tournage américain de 1968, "The April fools",
m'a touchée par sa tristesse. J'étais dans une situation
personnelle très douloureuse [après la mort de sa sur
Françoise Dorléac, NDLR]. C'était aussi juste après
Mai 68. La France était en plein chaos, j'étais angoissée
parce que j'avais un petit garçon et que je vivais seule. Il y
avait un très grand décalage : j'étais reçue
comme l'actrice française du moment, j'avais la chance de tourner
une comédie avec Jack Lemmon, tous les signes extérieurs
de la réussite, du brillant, de la gaieté étaient
réunis, mais moi, j'étais dans un état dépressif.
D'ailleurs, Je parle beaucoup d'ennui dans ce carnet. C'était un
tournage américain sophistiqué et lent, décousu,
où l'on attend beaucoup, avec un metteur en scène un peu
trop doux. Ce n'était pas assez prenant pour me faire échapper
à la question : mais qu'est-ce que je fais là ?
A cette époque, vous
semblez comme au bout d'un plongeoir, indécise
C'est vrai, je ne savais pas trop si j'allais continuer encore longtemps.
J'aurais dû, à ce moment-là, m'arrêter vraiment
de tourner un an, rentrer dans ma coquille. Je ne devais pas avoir les
moyens matériels de le faire. Alors c'était la fuite en
avant. Et, en dehors du tournage, une certaine forme de réclusion
: aller dans des cocktails et bavarder avec des gens que je ne connais
pas n'a jamais été mon truc.
Un an après, vous êtes
plus légère à Tolède, sur le tournage de "Tristana"
: vous vous amusez que Buñuel ait modifié un plan parce
que vous l'aviez qualifié d'esthétique.
Oui, je lui avais dit que je trouvais cela beau, harmonieux. Immédiatement,
ça lui a fait peur, il s'est dit "danger". Il se méfiait
beaucoup de la joliesse. Mais c'est une anecdote : en général,
il restait imperméable à ce qu'on pouvait lui dire. Je le
respectais beaucoup, même si je subissais le fait qu'il était
bourru, ne parlait pas beaucoup, et que les acteurs l'intéressaient
très moyennement II n'entendait pas très bien. On a beaucoup
ironisé en disant que ça l'arrangeait.. Peut-être,
mais je crois aussi que cela l'épuisait et expliquait son caractère
assez sombre. La communication était en partie perdue...
Au fil de ces carnets de tournage,
vous semblez souvent chercher à influer sur la mise en scène
de vos films...
Influer, non, mais participer au travail de création, au-delà
de mon propre personnage, oui. J'ai toujours observé les tournages,
regardé les autres, été très consciente de
mes partenaires. Avec l'expérience, ou face à des metteurs
en scène plus jeunes, j'ai davantage l'assurance de faire des remarques,
des suggestions, pas seulement pour moi. La phrase que je n'aimerais pas
entendre sur un tournage, c'est : "de quoi tu te mêles ?"
C'est déjà arrivé
?
Non. Peut-être qu'on le pense, mais on ne me le dit pas...
Sur le tournage de "Dancer
in the dark", en 2000, les conflits entre Lars von Trier et Björk
et les caprices de cette dernière vous transforment, par contrecoup,
en "petit soldat".
Oui, le fait que je ne pose pas de problème a permis à von
Trier de se consacrer pleinement aux difficultés extrêmes
qu'il avait avec Björk, quitte à m'oublier un peu. Elle n'avait
pas réalisé à quel point un film n'est jamais une
collaboration équitable entre un acteur et un metteur en scène.
Elle était, par son travail dans la musique, habituée à
avoir toujours le dernier mot. Son comportement a cassé quelque
chose, définitivement, dans la bonne marche du tournage.
Mais ce petit soldat sur qui
l'on peut toujours compter, ce n'est pas vraiment vous ?
Si, j'ai ce côté-là. Je peux avoir des humeurs, être
cassante, difficile, en retard, de mauvaise foi, tendue et nerveuse, voire
exaspérée, mais, sur un tournage, je reste quelqu'un de
fiable.
Dans ces carnets, vous parlez
très peu du cur de votre travail : votre rapport au personnage
que vous jouez...
Mais ce sont des choses mentales, qu'on n'a pas besoin d'écrire,
qu'il ne faut pas trop formuler. Je trouve que ce serait même impudique.
D'ailleurs, la part la plus décisive de mon travail sur un personnage
intervient au moment même où l'on tourne. Mais c'est si éprouvant,
si tendu, que j'ai besoin de portes coupe-feu dès que je quitte
le plateau. Une fois dans ma loge ou à l'hôtel, je reprends
mes distances, parce que l'état dans lequel je suis pendant les
prises m'épuise trop. Quand on est issu d'une famille nombreuse,
comme moi, on ressent très tôt et pour toujours la nécessité
de plages pour soi-même, le besoin de se retrancher en son for intérieur...
"The April fools" de Stuart
Rosenberg (1969)
Dimanche 22 septembre
"C'est difficile de vivre avec ses amis lorsque l'on travaille, je
suis assez intolérante, le tournage m'ennuie à mourir. Heureusement
je suis avec Edina, qui vient dormir chez mol car elle a peur elle aussi.
Mais cela ne me gêne pas et nous dînons devant la télévision
en teeshirt. Nous sommes rentrées assez tard, vraie détente,
nous essayons de faire un petit régime. Stuart a l'air très
content, moi pas, sa caméra suggestive m'emmerde et la scène
aussi, il est temps que je finisse. Les parents vont mieux, Je suis contente".
Samedi 28 septembre
"Temps gris. Je me réveille très tard. Une heure après,
je suis déjà en route pour faire quelques courses avant
le départ. Le moral n'est pas très haut, le peu d'activité
me déprime. Je me sens creuse et, pour me reconforter, j'achète
des disques classiques. Il faudra songer à être sérieuse
et ne plus seulement vouloir paraître [...]. Flaubert a dit: "J'appelle
bourgeois quiconque pense bassement". Bien dit A ne pas oublier [...]".
Mardi 1er octobre
"De nouveau le tournage. J'ai déjeuné d'un uf
dur dans la caravane. Samedi Je serai à Paris, J'ai une boule au
cur. [...] Que ferai-je à Noël, où serai-je ?
Je vais avoir 25 ans, je ne me suis pas beaucoup améliorée,
je dois travailler moins, vivre".
"Tristana" de Luis Buñuel
(1970)
Jeudi 6 octobre
"[...] Le ciel s'étant déchiré, on prépare
un plan ou je me suis éloignée de Lope [Femando Rey] et
je regarde le Tage. Vue magnifique sur le fleuve et des ruines. [...]
Il [Buñuel] m'avait dit éviter soigneusement le côté
touristique de Tolède ; aussi, devant le paysage rehaussé
par le mouvement de grue, je ne peux m'empêcher de plaisanter en
lui disant combien ce plan est esthétique. Il rit et marmonne en
même temps. Dix minutes plus tard il me dit qu'il n'aime pas les
plans obvious, et qu'un plan où l'on sent la caméra le fait
fuir, aussi nous tournerons la même chose mais en travelling, sans
aucune découverte [où le décor n'apparaît pas].
Je suis désolée de constater sa remise en question perpétuelle
même s'il s'agit d'une boutade au départ, comme c'était
le cas. Entre les deux plans, attente d'une heure, je trouve un petit
chien noir peureux que je prends sur mes genoux. Au moment de tourner,
Buñuel me demande de le garder dans mes bras. Nous rions en pensant
à l'intention que ne manqueront pas d'y voir certains, cette idée
lui plaît [...]".
Mardi 23 décembre
"[...] Mon dernier plan au piano : jambe repliée sous moi,
on aperçoit le genou comme un moignon. Je resterai sur cette dernière
image, juchée 20 centimètres au-dessus du sol, caméra
au sol et l'équipe entière regardant, pour moi, sous ma
jupe [...]".
"Dancer in the dark" de Lars
von Trier (2000)
Lundi 12 juillet
"Huit heures au studio. Préparation et puis la nouvelle, elle
[Björk] ne viendra pas. Elle veut le final cut sur les séquences
musicales. Son agent anglais lui a dit de ne pas venir au studio tant
qu'il n'aura pas négocié, Ignorant sans doute qu'il n'a
pas ce droit par contrat. Quelle inconséquence vis-à-vis
de la production, trente-cinq danseurs encore aujourd'hui, comment est-ce
possible ? J'imagine Bertrand, mon agent, si je l'avais réveillé
ce matin à 6 heures pour lui faire cette demande. Elle est habituée
à être au centre de tout et veut tout contrôler. Vers
11 heures, au café du studio, tout est envisagé. Mais d'abord
les avocats, afin de connaître leurs droits pour la musique. Qu'elle
continue ou pas le tournage, qui possède quoi ? Quelques heures
après, Lars arrive, si fébrile, cherchant des solutions,
il lui fallait encore au moins huit jours pour s'assurer la presque fin
du film [...]. Je le vois inquiet, blessé, écuré
puis furieux. On envisage même une doublure et des trucages pour
tourner la scène du tribunal. Je dis que si on peut faire un film
avec des acteurs et des animations comme "Roger Rabbit", pourquoi
ne pas incruster le matériel immense qu'il doit avoir avec des
voix off [...] ?"
NB : les notes entre crochets sont de Télérama.

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