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De Saint-Tropez à Hollywood : demain l'étoile la plus brillante du cinéma français sera peut-être Catherine Deneuve

Entre le sable fin de Pampelonne et les gratte-ciel de Manhattan, Catherine Deneuve a passé un 14 juillet parisien, sans fanfares ni feux d'artifice. Elle n'a pas mis le nez dehors. A la veille de son départ pour les U.S.A., elle avait à résoudre "mille et un" problèmes. Ils sont résolus, faut-il croire, puisque Catherine Deneuve est désormais new-yorkaise pour trois semaines : avec pignon sur rue à l'hôtel Sherry Netherland. Après, ce sera Hollywood : jusqu'au 6 octobre. Hollywood : trois syllabes qui font rêver l'humble "doublure" et la figurante anonyme pour peu qu'elles aient accès aux studios de Boulogne ou des Buttes-Chaumont. A vingt-quatre ans, Catherine Deneuve part à la conquête de l'Amérique : avec une conscience très nette des difficultés qui l'attendent.

Il s'agit pas d'arriver à Hollywood avec l'intention d'effectuer un tour de piste sans lendemain. L'essentiel est d'y rester ou de faire en sorte qu'on vous prie d'y revenir. De Simone Simon, Michèle Morgan ou Micheline Presle... à Leslie Caron, Zizi Jeanmaire ou Lollobrigida, combien d'Européennes y sont devenues les stars qu'on leur proposait d'être ? Quelques Anglaises, certes, et... Claudia Cardinale, Brigitte Bardot constituant un cas particulier. Être "un cas", peu m'importe. Hollywood fait appel à moi, je ne veux pas que ce soit pour la première et dernière fois.

Catherine Deneuve atterrit aux Etats-Unis en position de force : neuf films à son actif depuis ce mois d'août 1963 où, en ouvrant "Les parapluies de Cherbourg", elle attira sur ses cheveux blonds des orages d'or. Succès d'argent - tels "La vie de château", "Belle de jour", "Benjamin"... - ou succès d'estime ("Répulsion", l'audacieux exercice de style de Polanski), ces œuvres ont bénéficié pour la plupart d'excellentes critiques, surtout en ce qui concernait Catherine. "Deux catégories d'actrices m'intéressent, déclare Zanuck, le magnat de la Fox : celles qui remplissent les salles et celles qui peuvent les remplir". Pour les producteurs, c'est un critère absolu. D'après des statistiques récentes (reflets exacts des recettes pour la métropole et des ventes à l'étranger), notre box-office féminin s'établit ainsi, compte tenu du phénomène psychologique (ou social), que constituent certaines têtes d'affiche.

Numéro 1 : Brigitte Bardot, qui conserve intact son pouvoir d'attraction sur les foules, en dépit de super-productions semi-rentables, du genre "A Cœur Joie". Ex aequo, à la deuxième place : Catherine Deneuve et Michèle Mercier. En quatrième position, la plus complète de nos comédiennes : Jeanne Moreau. Numéro 5 : Mireille Darc.

Traduit en langage "chiffré", ce classement signifie que B.B. perçoit 250 millions d'A.F. pour un western entièrement financé par les Américains : "Shalaco", qui lui offre Sean Connery pour partenaire. (Française d'adoption, une Jane Fonda jouit évidemment de tous les privilèges d'une actrice mondialement appréciée.) Quant à Catherine Deneuve, désormais placée sur l'orbite californienne, ses cachets passent du barème franco-européen au stade des gros salaires d'Hollywood. Ses atouts : "La chamade", "Mayerling" et "Poisson d'avril" ["Folies d'avril"] pour ce mois d'août.

En d'autres termes, c'est une star. Une star que nous avons interviewée dans son appartement du Trocadéro, au septième étage d'un immeuble moderne. Celui que Vadim loua pour eux en janvier 1963, et où elle vit avec leur fils Christian : 5 ans, des cheveux bouclés, un visage d'ange pour crèches de Noël. Des plantes vertes, des meubles qui témoignent davantage d'une recherche du confort que du souci d'épater le visiteur, une photo géante de Françoise Dorléac, sa sœur décédée voici quatorze mois... ce logis a le charme de ceux qui nous renseignent sur la propriétaire qui les habite.

Le film que vous allez interpréter avec Jack Lemmon, une des vedettes les plus populaires du moment, s'intitule "Poisson d'avril". Si l'on se réfère au titre, il doit s'agir d'une comédie, Catherine Deneuve ?
Oui, d'une comédie sentimentale ; mais qui n'a rien de commun avec la classique comédie américaine, dont les héros s'adorent en s'amusant à se haïr. L'histoire est celle d'une rencontre qui bouleverse la vie de deux êtres. Je suis l'épouse d'un des co-directeurs d'un trust très puissant, qui a Jack Lemmon sous ses ordres. Je m'ennuie avec mon mari : je m'ennuie à mourir, car je ne sais pas m'ennuyer. L'ennui, cela s'apprend comme un art. A peine avons-nous échangé, Jack et moi, de banales paroles de sympathie, qu'une série d'événements s'abat sur lui. Nommé chef de service, ce modeste employé brûle les étapes. Il grimpe si vite et si haut que, si je ne le soutenais pas dans son escalade, il prendrait sa promotion pour une invraisemblable aventure. Notre roman d'amour naît de cette nuance : je le persuade de croire à l'incroyable ; dans un New York au mois d'août, que nous découvrons en couple libre, où la caméra nous suit, amoureux parmi tant d'autres.

Cette technique n'est pas nouvelle ?
Le style le sera. Notre metteur en scène, Stuart Rosenberg - révélé par "Lucky la main froide" - est issu de cette école dite des Jeunes Loups de la Télévision. Il a réalisé deux émissions dramatiques pour le petit écran : l'une avec Ingrid Thulin, l'autre avec Simone Signoret. Résultat : un Oscar pour chacune de ces dames.

"Poisson d'avril" se terminera à Hollywood quand "La chamade", cet automne, sortira à Paris. Que vous a apporté ce film d'Alain Cavalier ?
Beaucoup. Depuis "Les demoiselles de Rochefort", j'aime jouer avec Michel Piccoli. C'est un comédien qui exclut la comédie de son jeu. Il joue pour l'amour de son métier, sans penser que des milliers de spectateurs le verront quelques mois plus tard. Anti-cabotin par excellence, Michel croit au personnage qu'il assume : sans se soucier de son image sur l'écran. "La chamade" vous apportera une autre surprise de qualité : l'acteur flamand Roger Van Hool, mon amant dans le film. Ce garçon de vingt-sept ans, venu du théâtre, a vraiment une tête nouvelle. Un visage inconnu, qui s'impose d'emblée, c'est rare.

"Mayerling", dans la version de Terence Young, est également attendu comme l'événement de la rentrée. Avez-vous vu le premier "Mayerling" : celui d'Anatole Litvak, qui remonte à 1936, et dans lequel Danielle Darrieux, à un âge où vous n'étiez pas née, fut, au côté de Charles Boyer cette Marie Vetsera que vous incarnez auprès d'Omar Shariff ?
Je n'ai pas voulu voir "Mayerling". Autant j'admire Danielle Darrieux, autant j'ai jugé inutile d'assister à la projection d'un film dont je n'avais aucun profit à tirer. Au siècle de l'audio-visuel, tout se démode très vite. Hormis quelques exceptions, les classiques du cinéma n'échappent pas à ce phénomène d'usure accélérée. Ensuite, si le "Mayerling" de 1968 raconte la même histoire que le précédent, il s'agit d'un autre film. Ce serait une erreur que de parler de remake.

Pour quelles raisons ?
L'histoire d'amour que nous vivons, Shariff et moi - une des plus belles passions romantiques de tous les temps - respecte scrupuleusement l'Histoire, dans son contexte d'alors, dans la vérité des personnages, celle des héros comme des comparses. Avec la tragédie, Terence Young n'a pris aucune liberté. Avec le cadre qui l'entoure - et dans lequel évoluent des comédiens comme Ava Gardner, James Mason... - il s'est, par contre, offert du "champ", comme on dit dans la profession. En résumé, Young (qui a été le révélateur cinématographique de James Bond) s'est attaché, dans "Mayerling", à faire d'une tragédie un spectacle.

On parle d'un budget aussi lourd que celui de "Docteur Jivago".
Vienne à l'heure des valses de Strauss, le palais de Schoenbrunn, les fastes de la Cour, les manœuvres de l'armée autrichienne, les excentricités de l'impératrice Elisabeth... il a fallu un budget impérial pour recréer cette époque, dite "du Danube d'or". Mais ce luxe n'est pas mon affaire. Mon affaire, c'est le destin de Marie Vetsera qui choisit délibérément la mort, dans un pavillon de chasse, parce que son bonheur avec Rodolphe est condamné.

Vous avez beaucoup travaillé votre rôle ?
Plus qu'aucun autre. Il nous a fallu, Shariff et moi, nous délivrer de la légende pour entrer dans cette fatalité historique qui pesait sur les Habsbourg. Nos caractères, fouillés à l'extrême, expliquent nos actes. Névrosé, tyrannique, brûlant de passion, l'archiduc Rodolphe, fils de Sissi, a hérité de sa mère un comportement imprévisible qui frôle parfois la démence. Il me fascine : j'ai vingt ans. Quand il me précipite avec lui dans le suicide, je le suis avec une confiance aveugle. Ces noces de sang scellent notre impossible mariage. Je meurs heureuse, sans regretter la vie puisque nous la quittons ensemble.

On a annoncé, vers la mi-juin, que vous tourneriez un film avec El Cordobès, le monstre sacré de la tauromachie ?
C'est faux. Mon mari - Dave Bailey - et moi, fûmes invités par El Cordobès dans sa propriété des environs de Cordoue. Un domaine féodal ! 500 personnes étaient conviées à cette réception donnée par le matador après son opération du bras, consécutive à une assez grave blessure. Plus de deux milliers de Cordouans (des paysans venus à dos d'âne ou hissés sur des charrettes...) parvinrent à franchir le seuil du "palacio". Dans le sud de l'Espagne, Manuel Benitez (El Cordobès : le Gitan de Cordoue) a le prestige d'un dieu ; et son rayonnement ne se limite pas à l'arène. Ce jour-là, Dave Bailey a pris de lui d'innombrables photos. Il projetait de réaliser un documentaire sur El Cordobès, mais il n'a jamais été question que j'y participe.

Vous dites Dave Bailey. Naguère encore, vous disiez Dave. Doit-on en conclure que vous ne vous considérez plus comme Mrs Bailey ; que la procédure de divorce que vous avez entamée, d'un commun accord, est irrémédiable ?
Je refuse d'aborder ce sujet. Etaler ses états d'âme est indécent. Catherine Deneuve, vedette de cinéma, est un personnage public ; mais elle a droit à une vie privée. Je ne renie pas Dave. Un amour aussi fervent ne s'oublie pas, même si nous l'avons inconsciemment détruit : peut-être par excès de jeunesse, par manque de maturité ? Ma confidence s'arrête là. L'amour s'apprend, souvent au détriment de ceux qui l'éprouvent ensemble. La vie, elle aussi, s'apprend. C'est une éducation de longue haleine. Je veux trouver le temps de vivre. De vivre une vie dans laquelle Dave aura toujours sa place : celle qui revient au plus tendre de vos amis.

Donc, si c'est le divorce, ce ne sera pas la séparation. Tout nous porte à penser que, pour Catherine, le but essentiel soit de trouver ce temps de vivre : en élevant Christian, ce fils qui lui rappelle sans cesse combien Vadim a compté dans son existence. Mais Deneuve est une star. Autant elle a lutté pour le devenir, autant elle se battra pour le rester, certes, mais aussi pour garder les coudées franches.

C'est à l'instant même où j'accédais à la richesse que je me suis sentie la plus pauvre, avoue-t-elle, l'excès de travail étant incompatible avec la volonté d'être soi-même.

Elle a opposé un "non" catégorique à trois propositions de films pour l'année 1969 :

Les contrats signés longtemps à l'avance, cela m'angoisse. Je suis pour la liberté que procure l'argent, mais contre ses servitudes. A aucun prix, Catherine ne sera prisonnière de Deneuve.

A son retour d'Hollywood, elle s'accordera de "gentilles vacances" : presque trois semaines, pour explorer - au volant de sa Morgan noire, immatriculée à Londres - l'Ile-de-France jusqu'en ses plus secrets endroits. Elle y cherchera "la maison qui la séduira sans restriction et qu'elle doit absolument trouver". Sera-t-elle disponible ?

Ces vingt jours écoulés, Catherine, elle, ne le sera plus. Elle aura rendez-vous avec François Truffaut : pour tourner en Provence et en Corse "La sirène du Mississippi". Son partenaire : Belmondo.

Etre une star suffisamment forte pour échapper au star-system : voilà le dilemme de Deneuve. C'est à ce prix que la petite fleur bleue, cueillie jadis par Vadim, sera peut-être demain l'étoile la plus brillante du cinéma français.


Par : Yves Salgues
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Films associés : Folies d'avril, La chamade, Mayerling, La sirène du Mississipi



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