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| Ses interviews / Presse 1980-89 / Première 1986 |
Repères
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Dans "Le lieu du crime", Catherine Deneuve est si exceptionnelle qu'elle part favorite pour le Prix d'interprétation. C'est l'héroïne du film de Téchiné que nous avons voulu photographier. C'est l'actrice que nous avons voulu rencontrer... On a rendez-vous avec Deneuve. Ce n'est pas la première fois mais on a le trac comme si on allait être obligés de lui faire une déclaration d'amour devant mille personnes. Elle est en retard et on en est bien contents. C'est toujours ce qui se passe, quand on a "peur", on veut retarder le moment où il faudra bien... La porte s'ouvre... La voilà. Blonde, blonde, blonde, lunettes noires, tailleur de cuir noir, bas noirs, ballerines noires... Qu'est-ce qu'elle est belle... "Bonjour", "Bonjour", poignées de mains, sourires... Elle a l'air mieux qu'en pleine forme : légère... Qu'est-ce qu'elle est belle... Le mélange de grâce et d'énergie qu'elle dégage naturellement décuple son éclat... Comme ça fait vingt ans qu'on la voit sur les écrans, on croit qu'on est habitué, et puis non. Quand on se retrouve face à elle, quand c'est sur vous que se pose ce regard-là, ça fait vraiment un sacré effet. "La familiarité me répugne", disait-elle dans une pub américaine pour Chanel. C'était évidemment un slogan sur mesure ; mais c'est surtout elle qui n'inspire jamais la familiarité. Depuis vingt ans, il n'a pas dû s'écouler beaucoup de journées sans que nous croisions son visage sur une affiche dans la rue, sur la couverture d'un magazine, à la télé ou au cinéma, et pourtant, elle ne nous est pas familière. Aujourd'hui, elle n'est ni froide ni distante et ne correspond à aucun de ces clichés qui courent sur elle depuis "Les parapluies de Cherbourg" (64), et pourtant, elle est très intimidante. Peut-être parce qu'on la sent, elle aussi, intimidée. Peut-être parce qu'on sait que ce moment, rare pour nous, est d'une si effrayante banalité pour elle, que c'en est sûrement une corvée. Peut-être parce qu'on sait d'avance qu'on ne pourra pas, malgré tous nos efforts, lui poser la moindre question inédite... C'est sûrement cela, être une star. Quand le poids de la légende est plus fort que la réalité. Malgré elle ? Pas malgré elle ? Qu'importe. Le plaisir, la magie sont dans le mélange des deux. Dans le film d'André Téchiné, "Le lieu du crime", elle interprète une patronne de dancing, dans le sud-ouest de la France, et elle parvient à être crédible, tout en restant star, tout en restant Deneuve. Comme si la vraie Deneuve, après d'improbables revers du destin, se retrouvait, loin des vivats, derrière la caisse d'un dancing de campagne... Sa composition dans ce film magnifique est si emballante, si déchirée, si dépouillée, qu'on ne peut s'empêcher de rêver que le jury aura envie de lui donner le Prix d'interprétation... C'est par là que, timidement, nous avons commencé... II y a longtemps que vous n'avez
pas été en compétition à Cannes. "Le lieu du crime"
s'est décidé assez vite, contrairement aux autres projets
que vous aviez avec André Téchiné... Comment André Téchiné
vous a-t-il parlé du film et de votre personnage ? Ce qui était frappant
sur le tournage du "Lieu du crime", c'était à
quel point vous aviez l'air de vous sentir en confiance, sans crainte
de vous abandonner... Y-a-t-il des projets de Téchiné
que vous avez refusés ? Comment, justement, avez-vous
ressenti l'image que Téchiné avait de vous, cette femme
blessée, perdue ? Dans "Hôtel des Amériques",
vous étiez déjà troublée, meurtrie. Téchiné
est l'un des seuls à vous imaginer ainsi... Cela vous a-t-il étonnée,
la première fois qu'il vous en a parlé ? Vous disiez tout à l'heure
que vous refuseriez des rôles éloignés de vous, mais
ce que vous fait jouer Téchiné semble justement assez loin
de vous... Est-ce que ce type de rapports
privilégiés que vous avez avec Téchiné, vous
l'avez connu avec d'autres metteurs en scène ? Quand vous êtes dans une
aventure dont vous réalisez qu'elle n'est pas exceptionnelle, comment
la vivez-vous ? Cela vous est-il arrivé
récemment ? Vous voulez parler de "Paroles
et musique" ? (A l'origine, "Paroles
et musique" était davantage centré sur le personnage
que joue Deneuve que sur le couple Lambert-Anconina. C'est en cours de
tournage que Chouraqui, séduit par la complicité des deux
garçons, décida d'orienter son film différemment). Ce n'est pas le genre d'aventures
qui vous donne envie d'avoir plus de pouvoir sur les films ? C'est rare à votre niveau,
de n'avoir aucun rôle de productrice... On a le sentiment que vous vous
entendez surtout avec les metteurs en scène qui, même s'ils
sont aussi vos amis, ont une attitude très cinéphile à
votre égard. Vous-même, vous avez sûrement
été l'une des premières actrices à avoir une
démarche cinéphile, à une époque où
cela n'était pas vraiment courant... Quand on regarde votre carrière,
on constate qu'elle est très régulière, que vous
n'avez eu aucun passage à vide. C'est rarissime... Quand une carrière comme
la vôtre est aussi régulière, on se dit que ça
ne peut pas être dû seulement à la chance et que... Avez-vous alors "construit"
votre carrière ? Par exemple, à vos débuts, y réfléchissiez-vous
souvent, en parliez-vous régulièrement avec quelqu'un qui
vous conseillait dans vos choix ? Vous dites toujours que vous
avez fait ce métier un peu par hasard... Qu'est-ce qui vous a accroché
? Le plaisir de jouer devant une caméra ? L'idée d'être une
vedette, alors ? À vous écouter,
on a l'impression qu'on peut devenir star sans l'avoir voulu ? Vous êtes l'une des seules
qui puissiez supporter le mot dans tout son sens... Avez-vous l'impression que vous
êtes devenue star avant d'en avoir envie ? Vous, vous avez ressenti tout
de suite ce qui vous arrivait ? C'est étrange, vous avez
eu dès le départ une image assez peu frivole alors qu'on
peut imaginer que Ia jeune actrice que vous étiez l'était
quand même un peu. Vous n'avez pas jamais eu peur
que tout cela s'arrête ? Vous disiez lout à l'heure
que lorsque vous étiez plus jeune, vous auriez pu vous arrêter.
Esl-ce que vous avez eu la tentation de le faire depuis ? C'était lié à
un film en particulier ? Pensez-vous que c'est une tentation
que vous pouvez encore avoir ? Avez-vous le sentiment que vous
le supportez de plus en plus difficilement ? Vous, de quoi avez-vous envie
? L'heure de son rendez-vous étant déjà
dépassée depuis longtemps, Catherine Deneuve, dans un tourbillon
de cuir noir et un éclat de rire, se leva sur ces bonnes paroles,
nous laissant la nuit pour les méditer et, s'excusant, s'en alla
rejoindre d'autres gens dont nous étions forcément jaloux. |
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