|
Contrairement à l'usage qui voudrait nous
faire croire que Catherine Deneuve est une femme comme tout le monde,
la preuve est ici faite qu'elle est une femme comme personne.
Contrairement à Valéry, j'adorerais lire "Catherine
Deneuve sortit à cinq heures", première phrase
du premier volume de la saga des "Aventures de Catherine Deneuve,
Parisienne glacée et sophistiquée" : "Catherine
Deneuve et le secret de l'énigme mystère". "Catherine
Deneuve contre le Mauvais Goût". "Catherine Deneuve
captive du savant fou sadique" (une des plus grosses ventes
de la collection à ce jour). "Catherine Deneuve s'évade".
"La vengeance de Catherine Deneuve", etc. Pour bien faire,
il faudrait écrire ça à mi-chemin Gérard
de Villiers et Pierre Louys (ce qui laisse, mine de rien, les coudées
franches), demander à Asian de peindre les couvertures et
une bonne distribution dans les stations-services, les gares de
villes de garnison et les kiosques proches des lycées : succès
assuré.
Mais, va-t-on me dire, Catherine Deneuve ne vit pas ce genre d'aventures.
D'une part : "et alors". Et surtout : tout dépend
de quelle "Catherine Deneuve" on parle. S'il s'agit de
la Catherine Deneuve sans guillemets, celle qui vient de tourner
"La reine blanche", de Jean-Loup Hubert, qui aime tailler
ses rosiers entre deux films et déteste qu'on parle de sa
vie privée, celle-là, c'est vrai, il ne lui arrive
rien de bien extraordinaire, elle fait bien son métier, essaye
d'avoir une attitude publique décente et, pour le reste,
cultive son jardin sans emmerder le monde en espérant que
le monde renverra l'ascenseur. Mais l'"autre", la nôtre,
celle que Catherine Deneuve sans guillemets surnomme "la poupée
Barbie" avant de nous l'abandonner avec condescendance - celle-là,
pour le coup, attention ! Mâtin, quelle héroïne
! Les romanciers n'en inventent plus, des comme ça. Les Américains,
malgré tous leurs dollars, seraient infoutus d'en fabriquer.
Cherchez, comparez, CQFDez : il n'y en a qu'une et c'est nous qui
l'avons. Celle-là, bon sang de bois, si quelqu'un voulait
se dévouer pour lui inventer des aventures palpitantes, entre
Paris et Vintimille, je vous fiche mon billet que sa façon
de libérer les derniers Américains encore prisonniers
au Vietnam sans froisser sa jupe ou de filer l'un de ses bas pendant
la traversée de la jungle nous ferait, bien mieux qu'un SAS,
Historia ou Sélection du Reculer's Digest, passer des heures
épatantes.
Faute de quoi, chaque fois que je lis un article sur Catherine
Deneuve, je pique une colère. Chaque fois, on croit malin
d'annoncer comme un scoop : "Oh, mais vous savez, Catherine
Deneuve n'est, mais alors pas du tout comme on se l'imagine ! Rien
à voir. Elle adore jardiner. Jeter des quignons de pain rassis
aux canards. Epousseter ses bibelots. Ça y en a une tite
bonne femme ben ordinaire". Listen, Baby and listen good :
je paye pour une Catherine Deneuve parisienne glacée et sophistiquée,
je veux ma Catherine Deneuve servie glacée et sophistiquée.
Sinon : my money back. Calomniez, calomniez, il en reste toujours
quelque chose : à force de lire des bobards dans la presse,
on se prend à douter : et si, contre toute vraisemblance,
"ça" y en avait effectivement être tite bonne
femme ben ordinaire. D'abord le père Noël, puis Elvis,
à présent Catherine Deneuve ! Reste-t-il en ce monde
quelqu'un en qui il est possible de croire ?
Dieu merci, l'entrevue de l'autre jour m'a rassuré. Et je
suis heureux de pouvoir vous soulager, vous tous qui, comme moi,
aimez à penser qu'il y a des gens qui sont Catherine Deneuve
pendant que nous, ma foi, nous peinons à n'être que
ce que nous sommes. Oui, séchez vos larmes, je vous le jure
sur mes éditions de poche de "Mythologies" de Barthes
et des "Stars" d'Edgar Morin : Catherine Deneuve n'est
pas une femme comme les autres. Comprenons-nous bien : la vie serait
belle si toutes les femmes étaient comme Catherine Deneuve.
Mais puisque ce n'est pas le cas, heureusement que de son côté,
Catherine Deneuve se garde d'être comme toutes les autres
femmes. Et l'autre jour, Catherine Deneuve a bien fait de ne pas
prétendre être une femme comme les autres. Deux grosses
brutes de la police show-bizeuse faisaient les cent pas dans le
hall, feutre rabattu sur les yeux, n'attendant qu'un signe de ma
part. Au premier "Oh mais vous savez, dans le fond, rosiers,
canards, bibelots, je suis comme tout le monde", ils intervenaient
: confisqué l'appart' bien situé en plein cur
de Paris ; confisquée la maison de cambrousse je ne sais
où ; confisquée la voiture qui poireaute pendant qu'on
cause, confisqués les contrats de sent-bons ou de bijoux
et les avantages de toutes sortes. Ah vous êtes une femme
comme les autres ! Est-ce que vous croyez que le public vous paye
pour ça ? Pour être une femme comme les autres, le
public n'a pas besoin de vous : il a la sienne. Moyennant quoi,
heureusement pour tout le monde, l'autre jour, même si c'était
à demi-mots, Catherine Deneuve a admis être unique.
Catherine Deneuve est une Ferrari coincée dans l'embouteillage
du cinéma français. Avoir Catherine Deneuve à
sa disposition et n'en faire que ça, c'est se foutre du monde.
On nous gruge. Ecrivons à nos députés. Réclamons
une adaptation de "La Chartreuse" avec Catherine Deneuve
en Sanseverina ; exigeons une série télé d'après
"La recherche" rien que pour voir Deneuve en duchesse
de Guermantes. En attendant, interdiction formelle à Catherine
Deneuve de "jouer avec son image". Qui sait ? Peut-être
Catherine Deneuve est-elle chose trop sérieuse pour être
laissée à Catherine Deneuve. Si elle veut tourner
un rôle de caissière avec un jeune réalisateur,
censure ! Déportation du jeune réalisateur. Séjour
de Catherine Deneuve dans une clinique de re-starisation. Heureusement,
nous n'en sommes pas là. Mais il est bon de savoir que la
France saurait, au besoin, protéger son patrimoine et les
personnalités auxquelles la population a besoin de vouer
un culte pour continuer à fonctionner.
Moyennant quoi, Catherine Deneuve a de la chance de ne pas vivre
aux Etats-Unis. Là-bas, les petites cachottières dans
son genre, ils savent s'en débrouiller. Ils ont des gens
pour ça : des Albert Goldman (l'homme qui révéla
au monde qu'Elvis Presley faisait sous lui et que John Lennon suçait
son manager), des Kitty Kelley (à qui nous devons ce chapitre
d'anthologie où Sinatra découpe des ufs au plat
sur les nichons d'une groupie) ; autant de crapules que nous serions
malvenus d'accabler, puisque nous sommes bien contents de les laisser
se salir les mains et l'âme à notre place, avant de
nous délecter de leurs mouchardages. En France, fille aînée
de l'Eglise, une jolie femme a tous les droits. Paris est un village.
Tout se passe à la bonne franquette. Aux Etats-Unis, pas
de ça Lisette. Ça ne rigole pas. La célébrité
est un deal faustien. Tu voulais une vie privée, baby, fallait
rester postière : now, comme dirait David Lee Roth, you bought
the land, you got the Indians. Trop tard pour faire demi-tour.
Le problème, c'est qu'en l'occurrence, Albert Goldman ou
Kitty Kelley ne serviraient à rien. Le sujet les dépasse.
Oui : il ne s'agit pas ici de réunir ragots, bruits de chiottes
et calomnies. Il s'agirait de "porter témoignage",
je veux dire, nous aimons tous les rosiers bien taillés,
mais entre deux coups de sécateur, Catherine Deneuve a aussi,
incidemment, aimé, fréquenté, inspiré
des gens colossaux ; il est forcément mille choses qu'elle
est seule à savoir. Subitement, il ne s'agit pas uniquement
de "junk culture", mais de culture tout court. Ça
change tout. Rebelote : faisons exploser le standard de SVP. Catherine
Deneuve doit d'une façon ou d'une autre écrire ou
dicter un jour ses mémoires, superproduction où l'on
croiserait Truffaut, Buñuel, Mastroianni, Téchiné,
Depardieu et j'en passe, tels qu'elle les aura vraiment vus, sans
plus faire cette fois, enfin, la part idiote du "personnel"
tabou et "professionnel" racontable - comme si, dans de
tels métiers, avec de tels gens, une telle distinction existait
!
En attendant que la raison l'emporte sous son scalp, il nous reste
toujours la ressource de rêvasser la suite des aventures officieuses
de Catherine Deneuve - l'autre, la "nôtre" : "Catherine
Deneuve sortit à cinq heures. Plus tôt, le même
jour, elle avait accordé une interview au cours de laquelle
elle avait une fois de plus réussi à protéger
les trésors de sa mémoire et de son intimité.
Mais il allait falloir jouer serré. L'étau se resserrait.
Heureusement, elle pouvait compter sur son fidèle tailleur
Saint Laurent fétiche qui, plus d'une fois, l'avait aidée
à se tirer de situations extrêmement délicates
(voir "Catherine Deneuve en Amérique" et "Catherine
Deneuve ne répond plus"). Elle donna des instructions
au chauffeur et la luxueuse conduite intérieure grise enquilla
la rue de Rennes... etc." (à suivre)
|