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Première 1978
| Catherine Deneuve ou le
malentendu. Malgré elle, malgré des films et des rôles
sans cesse différents, elle n'est toujours pas parvenue, en
quinze ans de carrière, à casser l'image factice qu'on
lui associe encore trop volontiers. Parce qu'elle se livre rarement,
on l'a crue distante. Parce qu'elle est l'antithèse de la vulgarité,
on l'a dite sophistiquée. Parce qu'elle est parfaitement belle,
on a qualifié sa beauté de "froide". N'importe
quoi ! Mais tout cela a fini par composer le portrait parfait de la
femme inaccessible, inabordable. La femme de rêve. La "star"
donc, puisqu'elle est actrice de cinéma. Même si c'est
en partie grâce à cette image trop simple qu'elle doit
son succès si tenace, elle veut depuis longtemps jeter ce masque
qu'elle n'a jamais souhaité porter. Mais les mythes ont la
vie dure. |
| Peu à peu, l'air
de rien, Catherine Deneuve est devenue comédienne. Pourtant,
la "une" de tous les magazines, dont elle est l'une des
grandes habituées, continue de nous renvoyer l'image d'une
jeune femme lisse et froide. Très "bon chic-bon genre".
Plus Chanel ou St-Laurent que Courrèges ou Levi's. Résultat
: on dit qu'elle est notre dernière "star" (et c'est
sûrement vrai), qu'elle est "la-plus-belle-femme-du-monde"
(et c'est probablement - il faudrait les connaître toutes pour
être sûr - exact), mais elle n'est pas vraiment "populaire".
Alors, elle alterne les bides et les succès avec une étonnante
régularité, sans jamais cesser d'être là.
Tout en haut. |
Première 1981
| J'avais quatorze ou
quinze ans et mes "idoles" (c'est comme ça qu'on
disait, à l'époque) s'appelaient Johnny Hallyday, Otis
Redding, les Beatles, Alain Delon et Catherine Deneuve. Dès
qu'un journal - n'importe lequel ! - parlait d'eux, j'achetais. Dès
qu'une belle photo d'eux était publiée, je découpais
et j'accrochais aux murs de ma chambre. Si quiconque s'aventurait
à les critiquer devant moi, je les défendais comme un
beau diable. J'attendais leurs nouveaux disques et leurs nouveaux
films avec une impatience démesurée et, quoiqu'il arrive,
je n'étais jamais déçu. Jamais !
Aujourd'hui, Johnny Hallyday, comme son rock, s'est empâté,
Otis Redding est mort. les Beatles se sont séparés
et John Lennon a été assassiné, Alain Delon
ne joue plus "Les aventuriers", mais Catherine Deneuve,
elle, est toujours là. Pourtant, depuis, elle a interprété
une trentaine de films. Des géniaux, des bons et de moins
bons. Avec elle, longtemps, ça n'a pas vraiment eu une grande
importance...
Je m'en souviens parfaitement : les trois premiers films que j'ai
vus d'elle (mais je l'aimais "avant", grâce aux
journaux, sans avoir vu le moindre des ses films !), c'étaient
"Les demoiselles de Rochefort", "Belle de jour"
(c'était pourtant interdit aux moins de 18 ans, mais la caissière
avait fait semblant de croire à mes mensonges) et "Benjamin".
Ce fut un éblouissement. Non seulement elle était
belle, mais en plus, elle "jouait bien" et dans des films
que j'adorais (alors, il ne me venait pas à l'idée
que j'adorais ses films parce qu'elle était dedans !). Je
n'en revenais pas ! C'est peut-être bien grâce à
elle si le cinéma a fini par devenir, pour moi, plus qu'un
passe-temps agréable...
Mais ce qu'il y avait de formidable avec Deneuve, c'est qu'on ne
savait rien d'elle. Je pouvais lire tous les articles du monde,
aucun ne m'a jamais révélé, par mégarde,
ce que je n'avais aucune envie de savoir : quel était l'homme
de sa vie, où elle allait en vacances, qu'est-ce qu'elle
prenait au petit-déjeuner... J'aurais détesté
ça ! Toutes les autres "stars" étalaient
leur vie privée sans la moindre pudeur. Elle, non. Elle recevait
alors, avec une belle régularité, le prix Citron (attribué
tous les ans par des journalistes à la vedette qui a été
la moins aimable avec la presse) et je trouvais cela formidable.
Cela me semblait justifier ma passion : Deneuve était bel
et bien "différente".
Elle l'est restée. On n'en sait guère plus sur sa
vie privée, et c'est tant mieux. J'ai pourtant l'impression
de mieux la connaître que si j'avais lu cent douze reportages
sur sa maison, ses amours ou ses enfants. Parce que, Deneuve, c'est
en voyant ses films qu'on la connaît un petit peu. Car ses
choix ne sont pas seulement guidés par le maintien de sa
cote au box-office. Dans ses choix, dans ses interprétations,
il y a beaucoup d'elle-même. C'est aussi en cela qu'elle est
une comédienne exemplaire...
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Première 1986
| On a rendez-vous avec
Deneuve. Ce n'est pas la première fois mais on a le trac comme
si on allait être obligés de lui faire une déclaration
d'amour devant mille personnes. Elle est en retard et on en est bien
contents. C'est toujours ce qui se passe, quand on a "peur",
on veut retarder le moment où il faudra bien...
La porte s'ouvre... La voilà. Blonde, blonde, blonde, lunettes
noires, tailleur de cuir noir, bas noirs, ballerines noires... Qu'est-ce
qu'elle est belle... "Bonjour", "Bonjour", poignées
de mains, sourires... Elle a l'air mieux qu'en pleine forme : légère...
Qu'est-ce qu'elle est belle... Le mélange de grâce
et d'énergie qu'elle dégage naturellement décuple
son éclat... Comme ça fait vingt ans qu'on la voit
sur les écrans, on croit qu'on est habitué, et puis
non. Quand on se retrouve face à elle, quand c'est sur vous
que se pose ce regard-là, ça fait vraiment un sacré
effet.
"La familiarité me répugne", disait-elle
dans une pub américaine pour Chanel. C'était évidemment
un slogan sur mesure ; mais c'est surtout elle qui n'inspire jamais
la familiarité. Depuis vingt ans, il n'a pas dû s'écouler
beaucoup de journées sans que nous croisions son visage sur
une affiche dans la rue, sur la couverture d'un magazine, à
la télé ou au cinéma, et pourtant, elle ne
nous est pas familière. Aujourd'hui, elle n'est ni froide
ni distante et ne correspond à aucun de ces clichés
qui courent sur elle depuis "Les parapluies de Cherbourg"
et pourtant, elle est très intimidante. Peut-être parce
qu'on la sent, elle aussi, intimidée. Peut-être parce
qu'on sait que ce moment, rare pour nous, est d'une si effrayante
banalité pour elle, que c'en est sûrement une corvée.
Peut-être parce qu'on sait d'avance qu'on ne pourra pas, malgré
tous nos efforts, lui poser la moindre question inédite...
C'est sûrement cela, être une star. Quand le poids de
la légende est plus fort que la réalité. Malgré
elle ? Pas malgré elle ? Qu'importe. Le plaisir, la magie
sont dans le mélange des deux.
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Studio Magazine 1987
| Le "cas Deneuve"
est l'un des plus captivants du cinéma d'aujourd'hui car elle
est en fait la première star au monde à avoir conservé
pendant plus de vingt ans une activité d'actrice très
régulière, accumulant à la fois les films d'auteurs
français ou étrangers et les succès publics sans
lesquels il n'est pas de grande carrière, sans la moindre traversée
du désert, sans que jamais son statut de star soit remis en
question...
Cette longévité au plus haut niveau est d'autant
plus remarquable que Catherine Deneuve est en fait la première
star à être "victime" de ce phénomène
récent, aujourd'hui banalisé, du détournement
de son image par les médias. Il y a ne serait-ce que dix
ou quinze ans, les films seuls construisaient l'image des acteurs.
Aujourd'hui, les médias, dans lesquels les acteurs sont censés
se montrer tels qu'ils sont "dans la vie", viennent modifier,
et parfois contredire, l'image construite par les films. Elle, voilà
vingt ans que cette image de "belle-blonde-un-peu-froide-et-sophistiquée"
lui colle à la peau alors qu'elle n'a pas tourné dix
rôles (sur plus de soixante) qui correspondent à cette
étiquette. La nymphette des années 60 est devenue
une actrice de composition et on a l'impression que personne ne
s'en est aperçu.
Son image personnelle est devenue si forte que les metteurs en
scène ont eu plus souvent envie de la casser que d'essayer
de jouer avec elle pour construire un personnage cinématographique
intéressant. Le drôle de problème de Catherine
Deneuve aujourd'hui, qui est celui, sûrement, de toutes les
stars de très haut vol, c'est qu'elle est devenue un personnage
bien plus passionnant, bien plus riche, bien plus mystérieux
que la plupart de ceux qu'elle interprète. Au cinéma,
ces dernières années, on lui a toujours demandé
d'être "smaller than life". Mais si elle n'avait
accepté que les rôles en accord avec son image, elle
ne serait plus là depuis longtemps. Alors, finalement, qui
sait si ce n'est pas dans la coexistence de ces deux phénomènes
contradictoires - l'image de la femme ne change pas alors que l'actrice
change - que nous devons ce miracle : Catherine Deneuve.
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Longtemps journaliste spécialiste
de cinéma, Marc Esposito a été directeur de la
rédaction de Première dont il a participé à
la création en 1976, puis fondateur de Studio Magazine en 1987.
C'est l'un des journalistes qui a parlé avec le plus de passion
et d'enthousiasme de Catherine Deneuve.
Il s'essaie au court métrage
en 1989 ("L'homme qui pleurait tous les matins").
Inconditionnel de Patrick Dewaere,
il lui a consacré en 1992 un magnifique film de montage qui fut
présenté au festival de Cannes.
En 1993, il quitte Studio Magazine
pour se consacrer à l'écriture de scénarios ("Cendrillon"
pour Renn Productions, "L'envol" réalisé par
Steve Suissa). En 1995 et 1997, il réalise des courts-métrages
vidéo sur Bertrand Blier ("Tenue de travail") et Julien
Clerc ("Au bout du monde")..
En 1999, il publie son premier roman
("Toute la beauté du monde"), une superbe histoire
d'amour qui se passe à Bali et en Provence. Coup d'essai, coup
de maître.
Il écrit des paroles de chansons
pour Marc Lavoine, Johnny Hallyday et Gérard Darmon.
Son premier long métrage de
fiction, "Le
cur des hommes", sorti le 2 avril 2003, est une belle
réussite.
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