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Le Monde 1997
Deneuve, c'est une histoire compliquée. D'autant plus compliquée
qu'elle a l'air simple. Trajectoire ascendante et rectiligne de
la jeune fille blonde de vingt ans révélée
par "Les parapluies de Cherbourg" en 1964, propulsée
en haut des affiches grâce à Demy, Polanski, Buñuel
et Truffaut. Puis vedette de premier rang du cinéma français
avant que les années 60 ne s'achèvent, et depuis,
star hors d'atteinte. "The most beautiful woman of the world"
avait écrit le magazine américain Look en 1968. "La
plus belle femme du monde", avaient répété
aussitôt les publicités des grands couturiers, des
grands parfumeurs. Une gloire intouchable, mais une affaire classée,
une affaire glacée comme le papier de ces magazines où
elle apparaît depuis, imperturbable.
C'est une dame élégante qui attend dans le recoin
du bar d'un grand hôtel. Elle enlève ses lunettes noires.
C'est une femme, attentive, sur la réserve et en même
temps prompte à rire et s'interroger, disposée à
s'écarter de l'exercice imposé. Catherine Deneuve
est là pour parler de son plus récent film, "Généalogies
d'un crime", de Raoul Ruiz, qui sort le 26 mars. Le film est
splendide, elle y tient, avec un brio, un charme et un humour imparables,
un double rôle énigmatique, avocate et psychanalyste,
victime coupable et meurtrière innocente. Quand Ruiz tournait
"Trois vies et une seule mort", elle avait rendu visite
à Marcello Mastroianni (Elle dit : "Le père de
Chiara" - souvent ce goût des formules contournées
dès qu'on approche des terres interdites de la vie privée
).
"Ruiz m'a dit qu'il aimerait travailler avec moi, ce que je
savais. Plus tard il m'a parlé du projet, j'ai dit oui".
Au bar du Lutetia, elle changera d'aspect encore, chaussant des
lunettes de vue sans raison apparente, peut-être pour varier
les distances avec les choses et son interlocuteur. Catherine Deneuve
mène depuis quarante ans, depuis soixante-seize films exactement
- pas tous bons, elle en convient volontiers - , une danse savante
autour de la place qu'elle s'est construite peut-être trop
vite, qui lui a été assignée aussi. Avoir à
ses débuts grimpé les échelons si vite, sous
la houlette d'aussi prestigieux metteurs en scène mentors,
était une chance insensée, presque injuste, pour celle
qui ne voulait même pas faire de cinéma. Une fille
de comédiens qui a suivi la piste de Françoise, sa
grande sur.
Françoise Dorléac, morte dans un accident de voiture,
en juin 1967, en plein épanouissement -, dont Deneuve a fini
par dire, trente ans après et avec la complicité de
Patrick Modiano, ce qu'elle voulait ou pouvait en dire ("Elle
s'appelait Françoise..." Canal Plus Editions).
Si on faisait de la psychologie, on broderait sur les effets de
ce modèle, de cette rivale peut-être, sur les effets
de cette perte. Gardons-nous de la psychologie. Avoir grimpé
si vite les échelons de la célébrité
pouvait aussi être un sacré fardeau. Elle aurait pu
rester scotchée à vie au cliché du "feu
sous la glace", le "cas Deneuve" est autrement intéressant
et complexe. C'est la rencontre d'un mystère et d'une aventure.
Le mystère Deneuve et l'aventure. Le mystère Deneuve
et l'aventure du cinéma français moderne.
Le mystère n'apparaît pas tout de suite. Dans "Les
parapluies de Cherbourg", Jacques Demy filme la surface, il
la filmera toujours (dans "Les demoiselles de Rochefort",
" Peau d'âne ", " L'événement
le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune").
"Jacques parlait d'elle en l'appelant Mademoiselle, elle incarnait
pour lui la demoiselle idéale", raconte Agnès
Varda. Et, au fond, Polanski ne fait rien d'autre, se contentant
de jouer du contraste entre l'apparence joliment sage et les pulsions
sexuelles morbides de l'héroïne de "Répulsion".
Il trouve en Deneuve non un personnage, mais une exécutante
de haut niveau : "Travailler avec Catherine Deneuve était
comme danser le tango avec une danseuse particulièrement
adroite". C'est Buñuel qui la découvre, notant,
laconique, après la première rencontre pour "Belle
de Jour" : " Très belle, réservée
et étrange". "Belle de jour" est le contraire
de "Répulsion", tout est intériorisé,
suggéré, retenu, le trouble en est décuplé
d'autant. Un chef-d'uvre, comme le sera ce moment de folie
sans phrase, de sensualité où se dissout toute obscénité
de la représentation, "Tristana".
Si c'est Buñuel qui l'a vue, c'est Truffaut qui l'a dite
: "Ce que j'aime en elle c'est son mystère. Elle se
prête admirablement aux rôles qui comportent un secret,
une double vie. Catherine Deneuve apporte de l'ambiguïté
à n'importe quelle situation, n'importe quel scénario.
(...) Son comportement, son allure, sa réserve permettent
aux spectateurs de projeter sur son visage tous les sentiments qu'ils
ont envie d'imaginer. La crainte de Catherine Deneuve n'est pas
de se laisser regarder mais de se laisser deviner". On conçoit
l'enthousiasme de l'admirateur absolu d'Hitchcock qu'est Truffaut.
Quand les producteurs lui offrent Bardot pour "La sirène
du Mississippi", il exige Deneuve.
Le mystère de ce mystère est qu'il demeure, intact.
L'actrice peut multiplier les rôles sans l'écorner,
elle peut se laisser statufier en Marianne dans les mairies, elle
peut se mêler au Tout-Paris et aux milieux de la mode, devenant
la marraine de la première boutique Rive gauche d'Yves Saint
Laurent, sans que rien ne bouge. La publicité, on la lui
reprochera pour s'être laissé figer dans une image
sophistiquée et distante. Elle raconte avoir d'abord refusé,
puis s'être laissé convaincre par une lettre de Richard
Avedon, et affirme ne rien regretter ; Elle ajoute : "Que ce
soit bien clair : on fait de la publicité pour gagner de
l'argent, ceux qui disent autre chose sont des hypocrites".
Aucune lumière ne semble lui faire peur, elle dont le mystère
s'accroît d'être exposé. C'est le mécanisme
paradoxal qui fait les stars.
Ici le cas Deneuve croise l'histoire du cinéma français,
au moment où les stars perdent droit de cité, comme
si pour elles l'atmosphère se raréfiait ; Déjà,
à la fin des années 60, l'actrice la plus recherchée
s'appelle Annie Girardot, les vedettes qui viendront se nommeront
Depardieu, Huppert, Noiret, Miou-Miou, Dewaere, ils débouleront
du café-théâtre, ils auront du talent - immense
chez certains -, mais c'est autre chose. Le cinéma populaire
s'est mis à fonctionner sur d'autres mécanismes, le
cinéma moderne, issu de la nouvelle vague, a mis en oeuvre
une critique radicale de l'ancien système, de ses légendes
et de ses illusions.
Logiquement, ce sont les deux "faux modernes" de la nouvelle
vague qui figurent parmi les révélateurs de Catherine
Deneuve. Demy, qui s'épuise à réenchanter le
monde aux feux mourants de la comédie musicale, et Truffaut,
surtout, dont (à partir, précisément, de "La
sirène du Mississippi") l'uvre
est un combat désespéré contre la disparition
du cinéma classique qu'avait aimé plus que tout l'auteur
du "Dernier métro" - sublime et incompris film-requiem.
Pas étonnant non plus qu'on retrouve Deneuve dans le film
le plus funèbre de l'époque, "Un flic",
de Jean-Pierre Melville où, face à Delon (qui subit
un sort comparable mais qui, lui, n'en trouvera pas l'issue) en
fantôme des héros de jadis, elle est blafarde et raide
comme le spectre d'une ère du cinéma qui s'achève.
Les autres meurent ou s'enlisent, pas Catherine Deneuve. Où
est la part de stratégie, et où la part d'instinct
de vie ? Elle semble ne pas le savoir elle-même. Elle pointe
le risque de "ne pas être consciente de ce qu'on représente,
de se laisser entraîner. Le danger apparaît quand on
cesse de pouvoir formuler ce qui vous arrive". Pour souligner
aussitôt, inversement, qu'elle agit et choisit surtout par
instinct. Sur la distance, le résultat est impressionnant.
Il existe donc une "icône" Deneuve. Elle sera entretenue
autant que possible, à l'écran quand l'occasion s'en
présente ("Je vous aime" ou "Le choix des
armes", "Le bon plaisir" ou "Fort Saganne"
ou "La reine blanche" ou "Indochine"), hors
écran autant qu'il le faut, en particulier par le contrôle
rigoureux de son image publique. Et il existe, l'espace qu'elle
s'est construit autour de l'icône ou à partir d'elle.
On a parlé, par exemple au moment de "Drôle d'endroit
pour une rencontre", de rôles où Deneuve "cassait"
son image. Rien de plus faux. Elle ne casse pas son image, elle
la fait bouger. Tout son travail tient à cette invention
du mouvement avec de l'immobile, dans le plus grand nombre de directions
possibles. De là l'insuffisance des clichés sur sa
dualité. La dualité, c'est le théâtre,
le rapport frontal (de l'acteur et de la salle, de la scène
et de la ville). Deneuve n'a rien à faire au théâtre,
comme comédienne. "Elle est une actrice purement cinéma",
disait Truffaut.
C'est qu'elle se vit - elle récuserait la formule, trop
massive - comme une histoire. D'où le mouvement d'humeur
contre la manière dont les films passent à la télévision,
"n'importe comment, sans indiquer aux gens quand ils ont été
réalisés, ni dans quel contexte, ce qui brouille le
dialogue que j'essaie de nouer avec le public à travers chaque
nouvelle uvre". Sous la
récrimination personnelle, une conscience lucide : il existe
une programmation cinématographique , qui inscrit les uvres
dans leur histoire, dans leur éco-système et leur
système d'échos, et une programmation télévisuelle,
dont la logique est tout autre, et qui dévalorise les films.
Et ceux qui les incarnent : "J'ai une idée de cohérence,
d'évolution, j'aime que ce qu'on dit corresponde à
ce qu'on fait, à l'âge qu'on a. Le déroulement
du temps joue son rôle pour construire une image". Une
image, c'est ici le contraire d'une icône. L'âge...
Elle a répondu sans ambages, (l'an dernier à Télérama)
: "Vieillir, c'est difficile pour n'importe quelle femme, pour
une actrice c'est emmerdant. Très, très emmerdant
!"
Pour ce pas de deux concerté avec les représentations
d'elle-même, elle a besoin des cinéastes. Elle dit
avoir tenté de susciter des projets, "en vain jusqu'ici,
les metteurs en scène qui m'intéressent sont des auteurs,
mais les auteurs acceptent mal ce qui vient des autres. Pourtant
j'essaie actuellement de faire avancer une nouvelle idée
de film". Elle tend des perches. C'est pour avoir fait savoir
publiquement qu'elle aimerait tourner avec Oliveira qu'elle s'est
retrouvée pensionnaire du "Couvent". Elle affiche
aujourd'hui son admiration pour le cinéma de Jacques Rivette.
Et elle espère que Leos Carax pourra monter financièrement
le film qu'ils doivent faire ensemble. Afin de continuer sur une
voie rendue possible par une rencontre privilégiée,
où s'illustrent le plus clairement son statut et sa démarche
: sa collaboration avec André Téchiné.
Téchiné est, sans doute, l'héritier le plus
direct de François Truffaut, celui qui, prenant en compte
la critique moderne du romanesque, du personnage, du star-system,
a cherché de la manière la plus conséquente
et la plus talentueuse à les travailler de l'intérieur.
Il était logique qu'il croise la trajectoire de Catherine
Deneuve pour devenir le réalisateur avec lequel (avec Demy)
elle aura le plus souvent tourné. Dans leurs quatre films
faits ensemble, le personnage incarné par l'actrice a toujours
eu une vie antérieure (celle de la vedette des années
60), est en attente de la possibilité d'une deuxième
vie que tentera vainement de lui offrir Dewaere dans "Hôtel
des Amériques", dont "Le lieu du crime" fournira
l'amorce incertaine avant que "Ma saison préférée
ne décrive la quête d'une impossible fusion avec l'"autre
moitié", le frère que joue Daniel Auteuil.
Cette évolution trouve un aboutissement avec la transmission
de la vie, le don de soi qui sauvera la toute jeune Laurence Côte
dans ce film immensément généreux qu'est "Les
voleurs". Le personnage Deneuve chez Téchiné
a parcouru son orbe et donné ce qu'il pouvait donner, il
peut mourir, et meurt. "J'ai senti qu'une période prenait
fin dans ma collaboration avec André, même si je reste
proche de lui et de son travail". Deneuve et Téchiné
se sont admirablement servis l'un de l'autre, aucune actrice n'aurait
pu mieux offrir au cinéaste le matériau dont il avait
besoin pour travailler le récit et l'image des personnages
comme il le fait, aucun autre cinéaste n'aura (et sans doute
n'aurait pu) contribuer autant à la conservation, intacte
mais vivante, de l'image Deneuve.
A présent, avant de retravailler l'an prochain avec Régis
Wargnier, elle se prépare à une nouvelle aventure,
en mai, dans le nouveau film de Nicole Garcia, "Place Vendôme".
Un nouveau pas sur ce chemin qui doit s'inventer en marchant, sans
jamais oublier d'où elle est partie : "Je vais faire
à nouveau une chose que je n'ai jamais essayé : jouer
une femme alcoolique. C'est un piège parce qu'on croit qu'un
tel rôle est une aubaine pour une actrice. Il y a un cliché
de l'alcoolique à l'écran. Sans prendre ouvertement
aucun contre-pied j'essaierai d'inventer autre chose en comptant
sur mes propres forces". Comme d'habitude.
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