Ses portraits / Hommages / Françoise Sagan
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Egoïste 1985

De Catherine Deneuve, on disait qu'elle avait un secret et un secret à mes yeux intéressant, puisque cette jeune femme belle, blonde et célèbre, qui séduisait les Américains par son charme français, et les Français par sa beauté américaine ne s'était pas permis depuis 20 ans la moindre faute de goût : je ne l'avais jamais vue parler de son art avec des sanglots dans la voix, je ne l'avais jamais vue sur la plage de Saint-Tropez, cajoler un enfant extrait pour la circonstance d'un collège suisse ; je ne l'avais jamais vue, non plus, ceinte d'un tablier de percale et l'air malicieux, tourner une sauce béchamel sur ses fourneaux. Et je ne l'avais jamais vue dans une gazette comparer les charmes de Vadim à ceux de Mastroianni. Ses rapports amoureux n'avaient jamais fait les choux gras du moindre reporter ou du moindre magazine, pourtant friands de ces péripéties. J'ignorais tout de sa vie privée. Bref, j'appréciais en elle une pudeur, une discrétion, une fermeté que je savais, par expérience, difficiles. Selon leur degré de sympathie, la presse en général et ses interviewers en particulier parlaient de sa froideur ou de son mystère. Que la timidité et la réserve fussent considérées comme un mystère, n'en était pas un, en tout cas pour moi à notre époque, où, comme on le sait l'exhibitionnisme des uns va au grand galop au-devant de l'indiscrétion des autres, et où l'intérêt de l'interviewé pour lui-même non seulement comble l'intérêt de l'interviewer mais très souvent le déborde. Je parle ici uniquement des stars, dont la carrière après tout, demande sinon exige, tout, le temps et partout, la présence de caméras et de haut-parleurs, présence qui leur deviendra vite délicieuse ou haïssable, selon leur nature, mais qui ne leur sera plus, plus jamais, indifférente.

Il y a belle lurette aussi que l'on dénonce dans des films, des pièces, des livres, la lancinante mutilation que votre propre image peut infliger à votre nature, et surtout la féroce absence que laisse en vous cette image lorsqu'elle s'absente aussi des affiches, des échos et des mémoires. Contemplée, chérie, aimée par des millions d'êtres humains, physiquement désirée par la moitié de ces millions, comment se résigner à n'être plus, un jour, désirée, aimée, chérie et contemplée que par un seul homme ou une seule femme ? Et cette vieillesse, même lointaine, qui se révèle déjà cruelle, humiliante et pénible pour tout le monde, comment supporter qu'elle soit en plus pour vous dégradante, déshonorante, implacable ? Comment supporter que le temps, cet ennemi vague de tout un chacun, devienne pour vous un ennemi si précis, si complet, destructeur aussi bien de votre carrière, votre entourage, votre mode de vie, que de votre travail même, c'est-à-dire, un peu, de votre honneur... Un ennemi qui fera de vous, un jour forcément, l'objet à abattre pour ceux ou celles qui, nés plus tard, se retrouveront automatiquement les vainqueurs, les voleurs de tout ce que vous avez possédé, gagné par vos mérites, ou acquis au dépens de rivaux démodés. Pour désirer, et si on l'a déjà, retenir cette célébrité devenue fatale (je ne parle pas, bien évidemment, de la renommée des comédiens mais de la célébrité des vedettes), ne fallait-il pas être un peu fou ou un peu masochiste ?

[…]

La célébrité, ses soleils et ses casseroles, certaines femmes comme Garbo ont passé la moitié de leur vie à la fuir. D'autres comme Bardot ont failli lui abandonner la leur. D'autres, tant d'autres, tellement d'autres, l'ont recherchée jusqu'à leur mort, et certaines sont mortes de n'avoir pu la trouver. Mais chez toutes ces vedettes, hommes ou femmes, qu'il se soit transformé en passion ou en horreur, en nécessité ou en névrose, il y avait au départ un désir de résonance, d'écho, de reflet. Si on peut je crois, devenir innocemment, par simple et dévorante passion de jouer, un monstre sacré du théâtre, je ne crois pas en revanche qu'on puisse aussi innocemment devenir une vedette ou une star de cinéma. Car s'il y a belle lurette que le mythe de la star avec ses fourrures, ses bijoux, ses amants, ses fêtes, ses triomphes, son art et son perpétuel bonheur de vivre, il y a belle lurette que ce mythe s'est révélé moins facile à vivre qu'à rêver.



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