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Egoïste 1985
De Catherine Deneuve, on disait qu'elle avait un secret et un secret
à mes yeux intéressant, puisque cette jeune femme
belle, blonde et célèbre, qui séduisait les
Américains par son charme français, et les Français
par sa beauté américaine ne s'était pas permis
depuis 20 ans la moindre faute de goût : je ne l'avais jamais
vue parler de son art avec des sanglots dans la voix, je ne l'avais
jamais vue sur la plage de Saint-Tropez, cajoler un enfant extrait
pour la circonstance d'un collège suisse ; je ne l'avais
jamais vue, non plus, ceinte d'un tablier de percale et l'air malicieux,
tourner une sauce béchamel sur ses fourneaux. Et je ne l'avais
jamais vue dans une gazette comparer les charmes de Vadim à
ceux de Mastroianni. Ses rapports amoureux n'avaient jamais fait
les choux gras du moindre reporter ou du moindre magazine, pourtant
friands de ces péripéties. J'ignorais tout de sa vie
privée. Bref, j'appréciais en elle une pudeur, une
discrétion, une fermeté que je savais, par expérience,
difficiles. Selon leur degré de sympathie, la presse en général
et ses interviewers en particulier parlaient de sa froideur ou de
son mystère. Que la timidité et la réserve
fussent considérées comme un mystère, n'en
était pas un, en tout cas pour moi à notre époque,
où, comme on le sait l'exhibitionnisme des uns va au grand
galop au-devant de l'indiscrétion des autres, et où
l'intérêt de l'interviewé pour lui-même
non seulement comble l'intérêt de l'interviewer mais
très souvent le déborde. Je parle ici uniquement des
stars, dont la carrière après tout, demande sinon
exige, tout, le temps et partout, la présence de caméras
et de haut-parleurs, présence qui leur deviendra vite délicieuse
ou haïssable, selon leur nature, mais qui ne leur sera plus,
plus jamais, indifférente.
Il y a belle lurette aussi que l'on dénonce dans des films,
des pièces, des livres, la lancinante mutilation que votre
propre image peut infliger à votre nature, et surtout la
féroce absence que laisse en vous cette image lorsqu'elle
s'absente aussi des affiches, des échos et des mémoires.
Contemplée, chérie, aimée par des millions
d'êtres humains, physiquement désirée par la
moitié de ces millions, comment se résigner à
n'être plus, un jour, désirée, aimée,
chérie et contemplée que par un seul homme ou une
seule femme ? Et cette vieillesse, même lointaine, qui se
révèle déjà cruelle, humiliante et pénible
pour tout le monde, comment supporter qu'elle soit en plus pour
vous dégradante, déshonorante, implacable ? Comment
supporter que le temps, cet ennemi vague de tout un chacun, devienne
pour vous un ennemi si précis, si complet, destructeur aussi
bien de votre carrière, votre entourage, votre mode de vie,
que de votre travail même, c'est-à-dire, un peu, de
votre honneur... Un ennemi qui fera de vous, un jour forcément,
l'objet à abattre pour ceux ou celles qui, nés plus
tard, se retrouveront automatiquement les vainqueurs, les voleurs
de tout ce que vous avez possédé, gagné par
vos mérites, ou acquis au dépens de rivaux démodés.
Pour désirer, et si on l'a déjà, retenir cette
célébrité devenue fatale (je ne parle pas,
bien évidemment, de la renommée des comédiens
mais de la célébrité des vedettes), ne fallait-il
pas être un peu fou ou un peu masochiste ?
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La célébrité, ses soleils et ses casseroles,
certaines femmes comme Garbo ont passé la moitié de
leur vie à la fuir. D'autres comme Bardot ont failli lui
abandonner la leur. D'autres, tant d'autres, tellement d'autres,
l'ont recherchée jusqu'à leur mort, et certaines sont
mortes de n'avoir pu la trouver. Mais chez toutes ces vedettes,
hommes ou femmes, qu'il se soit transformé en passion ou
en horreur, en nécessité ou en névrose, il
y avait au départ un désir de résonance, d'écho,
de reflet. Si on peut je crois, devenir innocemment, par simple
et dévorante passion de jouer, un monstre sacré du
théâtre, je ne crois pas en revanche qu'on puisse aussi
innocemment devenir une vedette ou une star de cinéma. Car
s'il y a belle lurette que le mythe de la star avec ses fourrures,
ses bijoux, ses amants, ses fêtes, ses triomphes, son art
et son perpétuel bonheur de vivre, il y a belle lurette que
ce mythe s'est révélé moins facile à
vivre qu'à rêver.
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