| Froide, lointaine,
indifférente, anti-érotique, réfrigérante,
diront les uns ; sensuelle, perverse, lascive, animale, affirmeront
les autres ; Catherine Deneuve est sans doute l'actrice la plus énigmatique
du cinéma français, celle à laquelle aucune étiquette
ne sied et qui, de film en film, s'est comme par un malin plaisir
toujours efforcée de donner d'elle une image nouvelle, inattendue,
contradictoire. Deneuve offre un visage aux mille facettes, incernable,
inclassable, irrépertoriable, passant avec le même naturel
de l'extrême pudeur à l'exhibitionnisme effréné,
de l'angélique pureté à la plus outrancière
perversité.
D'abord confinée dans des emplois de conception volontiers
immaculée qui éludaient résolument toute espèce
de libido, elle s'est, sous la direction des grands metteurs en
scène qu'elle a eu la chance de rencontrer, en quelque sorte
"révélée" à elle-même
et au public. Le terme de "révélation" est
d'ailleurs ici on ne peut mieux approprié, tant il semble
que cette seconde nature ambiguë - toute de perversité
latente et de sensualité retenue - est apparue en dehors
de la volonté propre de l'intéressée. Un peu
comme une patiente qui, venue consulter son psychanalyste pour quelques
problèmes de mémoire, se découvre être
une nymphomane caractérisée.
Mais là où la comparaison s'arrête et où
le personnage de Deneuve prend toute son équivoque dimension,
c'est lorsque l'on se dit que ces rôles - ô combien
troubles et troublants - la comédienne les a non seulement
acceptés, mais choisis après lecture du scénario,
soit en toute bonne conscience.
Nul autre mieux que Buñuel dans "Belle de Jour"
a su ainsi montrer la double personnalité de son interprète
: Séverine, épouse à tous égards traditionnelle
d'un riche chirurgien, devient chaque après-midi prostituée
dans un clandé de luxe. Mêlant avec l'art qu'on lui
connaît les rêveries sexuelles de Séverine, sa
vie par ailleurs irréprochable de bourgeoise bon chic - bon
genre et les réalités quotidiennes du bordel, Buñuel
nous fait peu à peu pénétrer presqu'à
son insu dans l'univers fantasmatique de son héroïne,
allongée sans le savoir sur le célèbre divan
freudien : Séverine, nue, fouettée puis livrée
aux appétits bestiaux de deux cochers ; brutalité
d'Adolphe, son premier client ; Séverine, vêtue d'une
robe blanche immaculée, attachée à un poteau
et maculée de boue ; choix d'un amant ersatz de souteneur,
voyou à la bouche édentée usant volontiers
du ceinturon ; Séverine se pliant aux désirs d'un
énorme chinois, nu sous une robe noire transparente, etc...
Outre l'irréfutable quête masochiste que soulignent
ces fantasmes et ces pratiques clandestines, la fulgurante qualité
deneuvienne est toute entière contenue dans le personnage
de Séverine : épouse vertueuse et exemplaire qui,
chaque jour, va livrer son corps aux pires turpitudes sexuelles
dans le secret d'alcôves réservées à
cet usage. Sous l'austère apparence du tailleur et du corsage
sagement boutonné jusqu'au menton se cachent les bas-résilles
et la culotte de satin noir. Et si les fantasmes de Séverine
conservent l'excuse de la placer toujours dans une position de contrainte
(elle est battue, fouettée, ligotée, violée,
maculée), le choix de se prostituer est, lui, parfaitement
délibéré.
Catherine Deneuve n'a jamais tourné avec Hitchcock. Elle
représente pourtant l'image exacte de l'héroïne
hitchcockienne, dont elle possède la blondeur virginale,
la froide minceur, le visage angulaire, la silhouette élancée,
l'apparente indifférence sous laquelle se dissimule, telle
Eva Marie Saint dans "La mort aux trousses", une volupté
langoureuse et une volonté farouche de se prêter à
tous les écarts, fussent-ils les plus condamnés par
la morale. Longtemps qualifiée de "Belle-au-Cinéma-Dormant",
bovarysant dans un univers aseptisé d'où tout érotisme
était exclu, Catherine Deneuve aurait pu sous la houlette
du cinéaste préféré de Truffaut (qui
d'ailleurs lui confia un rôle quasi-hitchcockien dans "La
sirène du Mississipi") donner libre cours à toute
l'ambiguïté qu'exerce sa séduction sur le spectateur
et surtout à son humour.
On peut en effet se demander si ces volte-face permanentes au sein
d'une carrière déjà bien remplie ne sont pas,
au bout du compte, la marque d'un caractère délibérément
malicieux. Arrivée dans le cinéma à une époque
charnière - celle où les dernières "stars"
disparaissaient sous les strass poussiéreux d'un Hollywood
décrépi, pour laisser enfin apparaître des visages
de comédiennes - Catherine a su avec une intuition remarquable
profiter à la fois de la persistance des vieux mythes et
de l'avènement d'une nouvelle image de l'actrice, exerçant
- telles Annie Girardot, Jeanne Moreau ou Romy Schneider - avant
tout un métier. Cette malice, qui lui permet déjouer
sur les deux tableaux, est idéalement mis en évidence
par "Zig-Zig", le film de Laszio Szabo, où, reprenant
à peu de chose près le personnage créé
par Marlène dans "L'ange bleu", elle incarne une
chanteuse de cabaret qui, avec la même tranquille assurance,
mène, non pas un professeur, mais un médecin à
la déchéance. Seulement, au lieu de jouer les femmes
fatales évanescentes, Deneuve ramène son personnage
à une dimension quotidienne, profondément humaine.
On ne rêve plus de se jeter aux pieds de cette beauté
inaccessible et d'en subir tous les caprices, mais on finit par
la prendre en pitié devant les avances persistantes du toubib
déchu, qui, d'ailleurs - geste que ne se serait jamais permis
le professeur Umrat - n'hésite pas à la frapper pour
mieux la convaincre de son amour. Et si le chemin suivi par Emil
Jannings et par Walter Chiari est exactement le même - abandonnant
la notoriété et la dignité que leur confert
leur profession respective, ils sombrent peu à peu et avec
le même enthousiasme inconscient dans la pire décrépitude,
le plus sordide abandon de tout amour propre -, la manière
dont Marlène et Catherine les amène à devenir
des "loques humaines" est radicalement différente.
Si l'une jouit visiblement de la déchéance progressive
de son partenaire, l'autre s'efforce par tous les moyens, même
les plus cruels, de l'en dissuader. Si l'une porte entièrement
la faute de cette descente aux enfers et ne s'en cache nullement,
l'autre en refuse toute responsabilité et, même, la
rejette dès les premières images du film. On ne saurait
en aucun cas lui en tenir rigueur et, en ce sens, on ne tarde pas
à la plaindre. Les rôles sont inversés et si,
dans "L'ange bleu", Marlène est tortionnaire d'un
Jannings victime (consentante, mais victime malgré tout),
dans "Zig-Zig", Deneuve apparaît vite comme la victime
d'un Walter Chiari tortionnaire.
Avoir su passer de la grande bourgeoise à la prostituée,
de la midinette à l'aventurière, de la fée
à la folle, tout en laissant à chaque fois deviner
d'incontrôlables torrents de volupté sous une apparente
frigidité de rigueur, telle est la "magie" hollywoodienne
de Deneuve. Etre toujours parvenue à conserver le statut
de victime, attirant la sympathie du public, même au sein
des rôles les plus effrontément et délibérément
pervers ou dominateurs, telle est la malice parisienne de Catherine.
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