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Objectif Cinéma 2005
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La tornade blonde

Catherine Deneuve a commencé sa carrière en nouant une cravate dans un plan d'ensemble du film d'André Hunebelle "Les collégiennes" (1957), dans lequel sa petite sœur Sylvie tenait un second rôle. Sa motivation alors : gagner de façon agréable un peu d'argent de poche pendant l'été. La jeune Catherine est une rêveuse dont l'avenir était d'être dans la lune, et pas en qualité d'astronaute, comme l'actrice l'a dit plus tard avec humour. Elle déteste se déguiser ou jouer à des jeux, et n'a aucune vocation pour le cinéma, contrairement à sa sœur Françoise Dorléac, dont elle interprète en 1960 la sœur dans "Les portes claquent". C'est grâce à la coiffeuse de ce film que Mel Ferrer l'engage dans "L'homme à femmes", où Jacques Demy la remarque. La suite est bien connue : la Palme d'Or à Cannes en 1964 pour "Les parapluies de Cherbourg" en fait une star, et marque le véritable début d'une carrière éblouissante.

Son parcours est en effet exceptionnel dans le cinéma français : des films majeurs dans toutes les décennies, plus de 25 films ayant dépassé le million d'entrées, deux palmes d'or à Cannes ("Les parapluies de Cherbourg" en 1964, "Dancer in the dark" en 2000), 9 nominations aux Césars et deux statuettes (pour "Le dernier métro" en 1981 et "Indochine" en 1993), une multitude de prix internationaux, presque cinquante ans sans traversée du désert ni remise en cause de son statut de star. Cependant, elle ne supporte pas qu'on la surnomme "la grande dame du cinéma français", car elle ne veut pas être une dame, et encore moins une grande !

A une journaliste qui lui posait la question rituelle "comment la star que vous êtes aujourd'hui voit-elle la petite fille que vous étiez ?", elle répond "le problème, c'est que la petite fille que j'étais, elle est toujours là…". Aujourd'hui, cette petite fille entrée dans le cinéma par hasard ne peut plus imaginer s'en éloigner. Son modèle, c'est sans doute Danielle Darrieux, sa mère de cinéma à quatre reprises ("L'homme à femmes", "Les demoiselles de Rochefort", "Le lieu du crime", "Huit femmes"), qui à 87 ans illumine encore de sa grâce les plateaux de cinéma.

Depuis quinze ans, les critiques semblent s'étonner de ses audaces, et entonnent régulièrement le couplet "Deneuve casse son image". Comme elle le dit avec l'humour qui la caractérise : "je suis une femme puzzle, depuis le temps qu'on me dit que je suis cassée !". En fait, elle ne casse pas son image, mais elle la fait bouger : c'est une actrice en perpétuel mouvement.

On ne le répètera jamais assez : Catherine Deneuve est mue par le désir (le mot qu'elle préfère, dit-elle, surtout dans sa version italienne, "desiderio", si musicale), l'envie de surprendre et surtout de se surprendre. Elle déteste le conventionnel, l'attendu, la ligne droite. Son chemin est en zigzag. Très tôt, elle est passée de l'univers en-chanté de Jacques Demy à la noirceur de Roman Polanski, de la légèreté de Jean-Paul Rappeneau au soufre de Buñuel. Si dans sa jeunesse elle a interprété parfois de jolies femmes un peu fades, la maturité lui a amené plus régulièrement des rôles de femmes responsables, comme dans "Le dernier métro" et "Indochine", écrits pour elle par François Truffaut et Régis Wargnier, ou douloureuses, sous la houlette d'André Téchiné, qui a su la convaincre qu'en étant plus humaine elle ne serait pas moins grande. L'actrice désincarnée chez Jacques Demy, froide et énigmatique chez Luis Buñuel, devient chez André Téchiné plus vulnérable, plus complexe et plus accessible. C'est ce qui lui permet de continuer à être au sommet de la profession, à plus de 60 ans.

Ses grands rôles : incontestablement "Les parapluies de Cherbourg" (la révélation du plaisir de jouer), "Répulsion" (un pari osé pour une "jeune première"), "Belle de jour" (le fantasme collectif qui lui colle à la peau), "Tristana" (un de ses personnages préférés), "Peau d'âne" (le film culte des enfants de toutes générations), "Le sauvage" (une de ses rares incursions dans la comédie), "Le dernier métro" (le rôle de la maturité), "Indochine" (un écrin pour les nombreuses facettes de son talent), "Ma saison préférée" (une de ses compositions les plus touchantes), "Place Vendôme" (la mise à nu totale), "Huit femmes" (de l'humanité dans un rôle de garce), "Princesse Marie" (son premier rôle "d'homme", selon Téchiné). Ensuite, chacun est libre de rajouter ses coups de cœur personnels : "La vie de château", "Les demoiselles de Rochefort", "La chamade", "La sirène du Mississippi", "Les prédateurs", "Le bon plaisir", "Le lieu du crime", "Drôle d'endroit pour une rencontre", "Belle-maman", "Au plus près du paradis", "Les temps qui changent"… La liste est longue !

Catherine Deneuve aime prendre des risques, tenter de nouvelles expériences et rencontrer des réalisateurs audacieux. D'ailleurs, ce qu'elle recherche, ce ne sont pas tant des réalisateurs que des cinéastes, qui ont un véritable univers. Elle est prête à accepter de petits rôles avec Jean-Pierre Melville ("Un flic"), Raoul Ruiz ("Le temps retrouvé"), Manoel de Oliveira ("Un film parlé"), Leos Carax ("Pola X"), Lars Von Trier ("Dancer in the dark"), Olivier Dahan ("Le petit Poucet") ou Arnaud Desplechin ("Rois et reine") pour le frisson de l'aventure. C'est d'ailleurs sans doute la plus cinéphile de nos actrices : nourrie très jeune de cinéma d'auteur, elle se rend régulièrement dans les salles obscures et abuse des chaînes de cinéma sur le câble.

Si l'on écoute les metteurs en scène qui l'ont dirigée, ses qualités principales d'actrice sont une grande intelligence, le sens du rythme, l'énergie et la résistance physique, le charisme et la capacité à exprimer des émotions de façon très subtile. Elle a également une voix inoubliable, et un débit hallucinant (Jean-Paul Rappeneau dit que c'est la personne capable de dire le plus de mots dans le moins de secondes possible tout en ne perdant pas une seule syllabe !). Suivant les conseils de Luis Buñuel qui lui disait "et surtout pas de psychologie !", elle ne tire jamais son personnage vers des simplifications qui risqueraient d'être caricaturales.

Passionnée par tous les aspects du cinéma, Catherine Deneuve s'intéresse à tout sur un plateau, des costumes à la mise en scène (pour laquelle elle fait parfois des suggestions), du maquillage à la prise de son. Elle va souvent au-delà de ce qui est écrit dans le scénario : c'est une actrice qui apporte des cadeaux, selon Alain Corneau qui l'a dirigée dans "Le choix des armes" et "Fort Saganne".

François Truffaut croyait que le spectateur trouvait son bonheur simplement à regarder Catherine et que cette contemplation suffisait à rembourser le prix du billet d'entrée. Qu'il nous soit permis ici d'en douter : la beauté n'est pas, et de loin, son seul argument d'actrice. Il ajoutait qu'elle ajoutait de l'ambiguïté à n'importe quelle situation car elle donnait l'impression de dissimuler un grand nombre de pensées secrètes, et projetait sur l'écran une double vie : vie apparente et vie secrète. Cette dualité n'a jamais été illustrée aussi parfaitement que dans "Belle de jour", un de ses films majeurs et certainement celui qui la poursuit sans cesse dans l'imaginaire collectif. Par ailleurs, son jeu minimaliste, parfaitement adapté au cinéma, permet au spectateur de projeter toutes sortes d'émotions sur son visage, que Régis Wargnier compare à "un écran qui révèle et qui cache".

André Téchiné, qui l'a dirigée cinq fois ("Hôtel des Amériques", "Le lieu du crime", "Ma saison préférée", "Les voleurs", "Les temps qui changent"), la connaît mieux qu'aucun autre réalisateur. Selon lui, elle a une forme d'innocence devant la caméra, une grâce de débutante, et une capacité de renouvellement infinie. Il y a toujours une réserve dans laquelle on peut puiser, car le mystère par rapport à la caméra reste entier : elle joue sur ce qu'elle cache plus que sur ce qu'elle montre. Elle n'est jamais là où on l'attend, toujours ailleurs, toujours en avance. Il la "déglamourise" (dit-il) avec bonheur, pour montrer les démons et les gouffres qu'on peut discerner en elle si on prend la peine de la regarder autrement que comme un bel objet. Avec lui, elle est prête à prendre (presque) tous les risques, sachant que justement elle ne risque rien.

Catherine Deneuve accepte de se mettre à nu pour un personnage et d'apparaître peu maquillée ou apprêtée à l'écran : il suffit de voir "Place Vendôme" ou "Dancer in the dark" pour comprendre que c'est le personnage qui prime, et non la préservation de son image. Elle a besoin pour cela d'être dans une relation de totale confiance avec le metteur en scène. Nicole Garcia, qui lui a confié l'un de ses rôles les plus dramatiques dans "Place Vendôme" souligne qu'il n'y a aucune complaisance dans son jeu et qu'elle ne tombe jamais dans le pathos : si elle est aussi touchante, c'est parce qu'elle a de la grandeur dans la souffrance et le désarroi.

Catherine Deneuve est une femme secrète qui prétend qu'on peut la connaître à travers ses rôles. Et de plus en plus, les metteurs en scène semblent utiliser ses propres traits de caractère pour nourrir les personnages : on la découvre ainsi tour à tour rêveuse ("Au plus près du paradis"), anxieuse ("Le vent de la nuit"), hyperactive ("Les temps qui changent"), autoritaire ("Princesse Marie"), féministe ("Rois et reine"), forte et vulnérable à la fois ("Indochine"), courageuse ("Est-ouest"), maternelle ("Paroles et musique"), et même anti-conformiste et déconneuse ("Belle-maman"). Et l'actrice qui a si souvent incarné des femmes d'apparence froide et tranquille mais dévastées par la passion (par exemple dans "Le lieu du crime", "La reine blanche" et "Indochine"), avoue qu'elle aime jouer des femmes lisses à l'extérieur mais déglinguées à l'intérieur et choisit peut-être délibérément ces rôles-là.

Malgré la variété de ses rôles Catherine Deneuve, comme l'écrivait si joliment Marc Esposito, est devenue un personnage bien plus passionnant, bien plus riche, et bien plus mystérieux que la plupart de ceux qu'elle interprète. Cependant, son image publique reste figée dans les clichés : "jolie, blonde et froide" pour certains, "le feu sous la glace" pour d'autres. Des idées reçues qui agacent Catherine Deneuve autant qu'elles l'arrangent car elles la protègent de la familiarité.

Glacée ? Catherine Deneuve ne l'est certainement pas (et blonde non plus, d'ailleurs…). Glaciale ? Il lui arrive de l'être, lorsqu'on l'importune. Mais son seul point commun avec un iceberg serait de ne laisser qu'un huitième de sa personne émergé. Selon François Truffaut, elle ne craint pas tant d'être regardée que d'être devinée, et se garde bien d'exposer au public ses fêlures ou ses troubles, si ce n'est par le truchement d'un personnage.

Ceux qui connaissent Catherine Deneuve (autrement que par ses couvertures de papier… glacé !) la disent chaleureuse, sensible, généreuse, drôle, et bonne vivante. Et si l'on a la chance de l'entendre à la radio ou de la voir dans une émission de télévision, on tombe sous le charme de son rire cristallin et de ses réparties vives, et on s'aperçoit rapidement qu'elle est faite de contradictions et non de certitudes, déraisonnable, imprévisible, inclassable, mais avant tout irrésistible.

Emblème de la féminité, symbole de l'élégance française à l'étranger, Catherine Deneuve est pourtant "l'homme que Gérard Depardieu aurait voulu être" : cette formule de génie, trouvée par l'acteur français le plus féminin du moment, en a interloqué plus d'un. Il faisait référence, sans aucune ambiguïté, à sa façon d'empoigner les responsabilités, à son courage physique et moral, à ses rapports directs et simples avec l'entourage, à sa force.

Curieuse de tout, elle s'est aventurée avec bonheur dans divers domaines artistiques : la lecture de livres (Editions des Femmes), la chanson (notamment avec Gainsbourg), le dessin, le design de bijoux, la création d'un parfum, le journalisme, dans lequel elle exprime sa passion de la mode et des métiers d'art, ou rend hommage aux actrices qui la touchent, comme Marilyn Monroe. Elle écume les brocantes et les expositions florales du monde entier, et hante les défilés de haute couture, d'Yves Saint Laurent dont elle fut la muse, à Jean-Paul Gaultier, qui a dessiné ses costumes des "Liaisons dangereuses". Et elle utilise sa célébrité pour des causes qui lui tiennent à cœur : le droit à l'avortement, le combat contre la peine de mort, la lutte contre le sida, l'aide aux enfants défavorisés, et tant d'autres.

Catherine Deneuve est évidemment une star, bien qu'elle s'en défende (car c'est une époque révolue et il ne subsiste plus que de la poudre d'étoiles, dit-elle). Il émane d'elle un rayonnement indéniable, une autorité naturelle, et beaucoup de charme. Elle dit qu'elle n'accepte pas l'idée d'être une étoile inaccessible, mais qu'elle aime bien l'idée de l'étoile qui apparaît, qui éclaire le temps d'un film la nuit des gens et les fait rêver.

Mais avant d'être une star, c'est une femme, qui rit, qui râle, qui s'enthousiasme, qui s'intéresse aux autres, qui souffre, a des angoisses, des doutes, des coups de cœur, des coups de gueule, des emportements, des audaces, une femme qui vit tout simplement. Comme le dit si justement Gérard Depardieu, "la plus grande force de Catherine, c'est de vivre. De vivre comme elle est".

 



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